Voici l'avant-propos intégral de mon témoignage :

En octobre 2004, lorsqu'une salariée de l'ANPE de Trévoux (Ain) m'imposa un accompagnement de recherche d'emploi, je fis d'abord valoir qu'à une époque pas si lointaine, j'avais moi-même été formatrice, que j'avais tenté d'aider des chômeurs à retrouver un emploi et que je n'avais aucune envie de me retrouver de l'autre côté.
En bref, je lui signifiai que je connaissais la chansonnette.

J'avançai cet argument car je désirais échapper à cette mascarade consistant à regrouper quelques sans-emploi et à leur faire croire qu'à la sortie il y aura de la place pour eux. Mon interlocutrice ne l'entendit pas de cette oreille. Elle se mua en adjudant-chef.

Comment ? J'osais contester une mesure prise dans mon intérêt ? Inscrite comme demandeuse d'emploi et ingrate ? Absolument inadmissible ! Un chômeur n'a pas le droit de dire non, il doit obéir. Normal : les autres savent mieux ce qui est bon pour lui.

J'eus droit à une sévère leçon sur la relation maître à élève. De maître, je pouvais passer élève, etc.
L'ANPE se lançant dans la dialectique, ce fut un moment d'anthologie : je regrettai de ne pas disposer d'un magnétophone …
Cette femme, qui me rencontrait pour la première fois, qui n'avait aucune idée de mon parcours, m'inscrivit d'office à un stage. Rompez !

Pendant qu'elle me chapitrait, je l'observais : le visage las, boulotte, pas aimable, croyait-elle seulement au discours qu'elle débitait ? Je ne bronchai pas. Je pensai simplement que je tenais là mon prochain ouvrage.

Je ne me mis pas en colère - très mauvais pour les rides ; à la cinquantaine, il faut y veiller - j'opinai du bonnet et attendis la convocation.

Lorsqu'elle arriva, ma décision était prise. J'avais déjà la structure du livre et son titre en tête. J'avais même créé un dossier sur le bureau de mon ordinateur. Tout était prêt.

J'ai donc participé à cet accompagnement du 9 novembre 2004 au 11 février 2005 avec la ferme intention de témoigner.
J'y suis allée le cœur léger et j'ai moissonné. Il m'a suffi d'écouter, de prendre des notes et de faire remonter les souvenirs. Mes mains sur le clavier ont fait le reste.

Pour avoir été chômeuse et Rmiste, j'ai été un objet dans les mains du secteur social.
Pour avoir été salariée dans le social, j'ai appliqué les mêmes mesures ineptes que l'on me prescrivait en tant que sans-emploi.

Je ne raconte pas de blagues ; les personnages sont bien réels, les situations vécues.
Là est ma force, là est mon crédit.

À aucun moment, je n'ai cherché à caricaturer.

Du reste l'ANPE s'en charge très bien elle-même. Son sigle détourné n'annonce-t-il pas "Avec Nous Pas d'Espoir" ? Son public l'a bien compris.

Sa seule excuse : cette institution a été déléguée par une société incapable de se remettre en cause depuis plus d'une génération et qui, telle l'autruche, refuse de voir la réalité, à savoir qu'il n'y a plus de travail pour tout le monde.
Chargée du sale boulot, elle patauge dans les chiffres, les statistiques, les pourcentages, les codes et autres numéros identifiants. Acculée à rendre des comptes en haut lieu, elle cherche le rendement à tout prix, oubliant juste un détail : on ne manipule pas les humains comme les boîtes de petits pois.

Depuis trente ans, la société française essuie des coups durs au plan économique et exige de ses citoyens mis à mal de faire comme si rien ne s'était passé. Apprenez à rédiger des C.V. et vous aurez du travail. C'est un peu court, non ?

Pour l'instant, la majorité de la population est encore dans le train, en première ou en seconde. Mais pour une partie d'entre elle, des wagons de troisième ont été rattachés à la queue de la rame. Et puis, il y a tous ceux qui restent sur le quai, quand ce n'est pas le ballast parce qu'ils ont été éjectés. Ceux-là regardent désormais passer le convoi, mot utilisé aussi pour les enterrements …

Dans le récit de ce stage, j'ai juste modifié les prénoms des participants pour respecter leur anonymat. Ils se reconnaîtront. C'est ma façon de les remercier pour les moments de plaisir que j'ai eu à les croiser, l'aventure humaine étant le dernier enchantement de la race à laquelle j'appartiens, pourtant d'habitude si prompte à ériger des remparts pour se protéger. Ce ne fut pas le cas lors de cette formation. Par une sorte de grâce, les barrières se sont baissées et des amitiés sont nées …

Pour ma part, cet ouvrage boucle la boucle.

La première fois que je fus reçue à l'ANPE - c'était à Lyon - et que j'eus l'idée saugrenue de commencer ma phrase par un "j'ai pensé que …", l'hôtesse d'accueil me rétorqua sèchement que je n'avais pas à penser …

Je n'ai pas écouté le conseil.
Non seulement j'ai subi, encaissé, mais j'ai aussi pensé, observé et noté.

Que cette administration soit ici remerciée pour l'ensemble de son œuvre et son concours involontaire apporté à la réalisation de ce livre.